Depuis cinq ans, des pièces de 10 francs et de 5 francs dans un état pour le moins douteux, rongées, écrasées, parfois tordues au point d’être méconnaissables, circulent dans les distributeurs automatiques de confiseries et de boissons de l’agglomération bordelaise.
Leur origine est aussi inattendue que précise : les machines d’un important récupérateur de ferraille, qui les extrait des voitures envoyées à la casse. C’est ce que racontait une enquête publiée par Sud Ouest en octobre 1989, reprise dans la rubrique Dans les archives du journal.
Le mécanisme tient en quelques images. Une pièce tombée d’une poche percée, un porte-monnaie renversé sur le tableau de bord, de la monnaie éparpillée lors d’un accident de la route : au fil du temps, cet argent s’accumule dans les habitacles, invisible, jusqu’au jour où la voiture part à la casse.
Elle finit alors broyée dans les machines d’une entreprise de récupération de métaux de l’agglomération, dont le journal ne révèle pas le nom, « pour garantir la sérénité de son service du personnel ». L’établissement emploie 90 personnes et traite plus de 300 tonnes de métal par jour.
Il est équipé depuis cinq ans d’une trieuse à flottaison, une machine qui sépare l’aluminium des autres métaux non ferreux et dont il n’existerait, à la connaissance du journal, que deux exemplaires en France, l’autre se trouvant dans le Nord.
En bout de chaîne, deux ouvriers trient cuivre rouge et alliages, et c’est là que ressurgissent les pièces, mêlées à des saint-christophe, des rondelles et des joints arrachés aux carcasses.
Un pactole de 1,2 million de francs en cinq ans
Dix ouvriers se relaient toutes les deux heures pour récupérer ces pièces sur le tapis roulant. Chacun en tirerait environ 500 francs par semaine, soit 240 000 francs par an pour l’ensemble de l’équipe. Sur cinq ans, le total atteindrait 1,2 million de francs, un calcul qui ne concerne que les pièces de 5 et 10 francs, les centimes étant systématiquement délaissés lors du tri.
Certains exploitants de distributeurs ont fini par en récupérer une partie, bon gré mal gré. Un patron de société de distribution automatique affirme en avoir amassé entre 20 000 et 30 000 francs en cinq ans. M. Klevgé, directeur de la SAFAA, dit en détenir environ 10 000 francs, qu’il garde dans sa poche et qui lui servent de lest dans son bureau.
Les banques refusent de reprendre les pièces
Reste à s’en débarrasser. Les exploitants qui ont tenté d’échanger ces pièces abîmées auprès de leur banque se sont heurtés à un mur : ni la Banque de France ni l’Hôtel des monnaies de Pessac n’en ont voulu. Le même patron raconte que son banquier a d’abord accepté quelques pièces, avant de les refuser en les déclarant fausses. Il se résout désormais à les glisser discrètement dans les rouleaux de monnaie qu’il remet à son établissement.
Depuis plus d’un an, les exploitants ont pourtant identifié l’origine du problème. Michel Wildof, de la société SAS, a téléphoné au récupérateur pour demander l’arrêt de la pratique, précisant que cela s’était calmé un temps. À l’Hôtel des monnaies, on juge seulement « regrettable » que des automobilistes laissent de l’argent dans des voitures abandonnées.
Le directeur de la Banque de France, lui, ne croit pas à cette explication et rétorque qu’il est responsable des billets, pas des pièces.
Une porte de sortie existe pourtant, selon M. Quessada, agent comptable de la monnaie au ministère des Finances. Un comptable du Trésor, contrairement à une banque, est tenu d’accepter ces pièces. Il les envoie au laboratoire de la Direction des monnaies et médailles, qui détermine si elles sont fausses ou non.
« Si elles sont reconnues vraies, comme ces pièces ne sont pas volontairement mutilées, on devrait logiquement les échanger contre des bonnes », explique-t-il, ajoutant qu’un cas similaire s’est déjà présenté dans le Nord de la France.
En attendant, les pièces continuent de circuler. Un individu a récemment été surpris en train de charger un distributeur de la gare Saint-Jean, à Bordeaux, avec ces pièces abîmées, sans qu’aucune infraction ne puisse lui être reprochée.






