Une quinzaine de stations-service ont fermé leurs portes le week-end du 12 et 13 septembre 2026 dans la région d’Ajaccio, en Corse. Dans un communiqué collectif, elles expliquent que, malgré les efforts de leur fournisseur, leur prix d’achat dépasse de plusieurs dizaines de centimes le prix de vente au détail pratiqué par Total.
Elles dénoncent la non-intervention de l’État dans la régulation et la fixation des prix, qui permet à un groupe intégré, bénéficiant de marges arrières considérables, d’imposer une tractation, un véritable chantage, et conduit à cette distorsion de concurrence.
Un plafond fixé bien en dessous du marché
Depuis le 13 mars, TotalEnergies plafonne son carburant E10 à 1,99 euro le litre et son gazole à 2,25 euros. Des tarifs très inférieurs à la moyenne nationale, qui atteignait mardi 15 septembre pour l’essence, un niveau supérieur au pic de 2022, et jusqu’à 2,35 euros pour le gazole.
Dans certaines zones, à Paris notamment, le litre grimpe même à près de 2,50 euros. Cette flambée est attribuée à la guerre entre les États-Unis et l’Iran, qui a fait s’envoler les cours du pétrole au printemps 2026.
Le dispositif fonctionne de manière intermittente depuis cinq mois et a déjà coûté entre 250 et 300 millions d’euros à l’entreprise. Patrick Pouyanné, le directeur général de TotalEnergies, a indiqué qu’il maintiendrait le plafond « tant que le conflit au Moyen-Orient durera ».
Conséquence directe de la pénurie qui touche certaines stations : environ une station-service sur dix manque d’au moins un carburant en France, et près de neuf d’entre elles sur dix appartiennent au réseau TotalEnergies, selon la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon.
La FF3C dénonce une concurrence déloyale
Mi-juillet 2026, le groupement FF3C, qui représente environ un millier de stations-service indépendantes, a saisi l’Autorité de la concurrence pour abus de position dominante. Son président, Jacques Goisque, décrit un rapport de force écrasant : « Il y a un acteur avec une position dominante amont qui jouit de sa position pour pouvoir pratiquer des prix très agressifs et qui sont en deçà des prix du marché », a-t-il expliqué à l’AFP. Il ajoute, plus sec, qu’on ne peut pas vendre à perte.
Goisque relève aussi le paradoxe de la situation : selon lui, les pouvoirs publics sont bien contents que ce soit une entreprise privée qui fasse le boulot peut-être à leur place. Selon lui, plus la mesure dure, plus les petites stations se fragilisent, certaines étant déjà en difficulté, en particulier dans les zones les moins urbanisées.
Leclerc et Coopérative U aussi vent debout
Le plafond bouleverse aussi le modèle des grandes surfaces, qui vendent traditionnellement l’essence à prix coûtant pour attirer les clients en magasin. Michel-Édouard Leclerc, à la tête de l’enseigne E.Leclerc, ne mâche pas ses mots : « les raffineurs s’en mettent plein les poches », lâche-t-il, avant de préciser qu’ils ne peuvent pas descendre plus bas que leurs prix actuels.
Dominique Schelcher, le PDG de Coopérative U, parle lui aussi de concurrence déloyale. Ses ventes ont reculé de 7 % depuis le début de l’année 2026. Mardi 15 septembre, il a appelé à s’attaquer aux marges du secteur, estimant qu’il y a des gens qui profitent de cette situation, et peut-être de manière indue.
Depuis la mise en place du plafond, TotalEnergies a gagné des parts de marché dans la distribution, passant selon ses propres chiffres de 22 % à 25 %. L’entreprise garde par ailleurs ses tarifs préférentiels pour son propre réseau : Leclerc a demandé à en bénéficier, sans obtenir gain de cause.
Pouyanné menace de lever le plafond en cas de taxe
Le geste tombe alors que TotalEnergies affiche une santé financière insolente. Le bénéfice du premier semestre 2026 a doublé, atteignant 11,2 milliards d’euros, porté par la hausse des prix du pétrole. L’entreprise est régulièrement critiquée pour le faible montant de ses impôts en France au regard de ses profits mondiaux.
Pouyanné assume que le plafond répond avant tout à un objectif d’image. Interrogé fin août 2026 sur France Inter, il a lâché que rien ne les obligeait. Il a aussi reconnu que la mesure lui a surtout valu « un important capital de sympathie auprès des Français », alors que le groupe est parfois très décrié.
Mais l’avertissement est clair en cas de taxation des surprofits : si quelque part il y a une taxation, il en tirera les leçons et il n’y aura plus jamais de plafonnement chez TotalEnergies.
Le gouvernement redoute un nouvel épisode gilets jaunes
En mai 2026, le Premier ministre Sébastien Lecornu avait appelé TotalEnergies à mettre en place un plafonnement généreux, dans un climat où la pression politique montait pour taxer les surprofits énergétiques. Mercredi, le président Emmanuel Macron a demandé au gouvernement de s’attaquer aux questions d’approvisionnement et de prix des carburants.
L’exécutif surveille le dossier de près, à neuf mois de l’élection présidentielle, dans un contexte économique dégradé. La dernière flambée des prix a déjà déclenché des appels à manifester, ravivant le souvenir du mouvement des Gilets jaunes, né en 2018 d’un projet de hausse des taxes sur les carburants avant de se transformer en contestation plus large de la politique économique d’Emmanuel Macron.



