La Ferrari Luce ne convainc pas : critiques et chute en Bourse
L’arrivée de la première voiture électrique de Ferrari, baptisée Luce, a fait l’effet d’une déflagration au sein de l’écosystème du constructeur de Maranello. Présentée officiellement le 25 mai, cette rupture technologique divise avec une violence rare, suscitant des critiques acerbes de figures historiques de la marque et provoquant un effondrement du titre en Bourse. Pour Ferrari, la transition électrique s’annonce aussi périlleuse que symboliquement lourde : c’est l’identité même du Cavallino Rampante qui se trouve en jeu.
Une présentation officielle sous les projecteurs critiques
Ferrari a orchestré le dévoilement de la Luce avec le soin protocolaire qui sied à un événement de cette portée. L’architecture du véhicule tranche d’emblée avec tout ce que la marque a produit jusqu’ici. Ses dimensions sont celles d’un grand berline de luxe : 5 026 millimètres de longueur, 1 999 de largeur et 1 544 de hauteur, pour un empattement de 2 961 millimètres. La Luce devient ainsi la Ferrari la plus longue jamais construite, dépassant la Purosangue de 53 millimètres — un symbole à lui seul.
La motorisation repose sur quatre unités électriques indépendantes, une par roue, développant une puissance combinée de 1 036 chevaux et 1 002 Nm de couple. L’architecture 800 volts s’accompagne d’une batterie de 122 kWh intégrée au plancher, pour une autonomie estimée à 530 kilomètres. Les performances affichées demeurent impressionnantes — le 0 à 100 km/h en 2,5 secondes et une vitesse de pointe à 310 km/h —, mais ce sont les autres chiffres qui retiennent l’attention.
Selon HDMotori, l’habitacle opère une révolution silencieuse dans la tradition Ferrari : cinq places, quatre portes, écrans OLED Samsung et commandes physiques en aluminium recyclé. Une première absolue dans l’histoire du Cheval cabré, qui n’avait jamais franchi ce seuil du véhicule familial de grand luxe. Pour ses défenseurs, cette mutation témoigne d’une ambition nouvelle. Pour ses détracteurs, elle signe une trahison.
Montezemolo porte l’estocade : « Spero tolgano il Cavallino »
L’ancien président de Ferrari, Luca Cordero di Montezemolo, n’a pas attendu longtemps pour formuler ce que nombre d’observateurs pensaient tout bas. S’exprimant en marge de l’assemblée de Confindustria, il a lâché, avec une franchise qui tient de la blessure : « Se dovessi dire quello che penso farei del male alla Ferrari. Si rischia la distruzione di un mito, mi dispiace moltissimo. Spero che si tolga il Cavallino almeno da quella macchina ». En clair : l’homme qui a présidé aux heures de gloire de la marque espère que l’emblème du Cheval cabré soit retiré de ce modèle, qu’il refuse de considérer comme une Ferrari.
La charge ne s’arrête pas là . Montezemolo ajoute, sur un ton d’ironie cinglante : « Questa sicuramente è una macchina che almeno i cinesi non ci copieront ». Sous-entendu : ce que Ferrari a toujours protégé — son désirabilité universelle, son style immédiatement reconnaissable — semble avoir disparu avec la Luce. Selon Il Sole 24 Ore, ces déclarations ont immédiatement amplifié la pression sur le titre en Bourse et cristallisé les tensions entre puristes et partisans de la modernisation.
Flavio Briatore, lui, a choisi Instagram pour rejoindre ce concert de sarcasmes : « Tutti mi chiedono della nuova Ferrari, sì l’ho vista la Ferrari Luce e ha un grande vantaggio: questa i cinesi non ce la copiano… ». Que deux figures aussi emblématiques du monde Ferrari — et au-delà , du sport automobile mondial — s’accordent sur une formule identique n’est pas anodin. Cette convergence dit quelque chose de profond sur le malaise que suscite la Luce dans les cercles qui ont fait la légende de Maranello. Pour en savoir plus sur le modèle lui-même, lire notre présentation détaillée de la Ferrari Luce, premier modèle électrique du Cavallino.
Effondrement boursier et scepticisme des analystes
Les marchés financiers ont rendu leur verdict avec la brutalité qui leur est propre. À Milan, le titre Ferrari a cédé 8,37 % lors de la séance du 26 mai, après avoir ouvert en repli de 7 %. Au Nasdaq, la chute s’établissait à 5,26 %, traduisant une inquiétude qui dépasse les seules frontières européennes. Selon Borsa Italiana, jamais une présentation de modèle n’avait infligé une telle correction au titre de la marque au Cheval cabré.
Le prix de lancement, fixé à 550 000 euros, concentre une part significative des griefs. Il dépasse de près de 100 000 euros le prix moyen de vente Ferrari enregistré au premier trimestre 2026, établi à 453 000 euros. Les analystes de Mediobanca estiment que « la Luce rimarrà un’offerta di nicchia all’interno della gamma, rappresentando circa l’1% dei volumi totali » — soit une contribution marginale à l’échelle industrielle.
Les experts d’Equita relèvent quant à eux l’absence de toute indication sur les volumes attendus, lacune qui entretient le flou stratégique. Oddo BHF redoute « une potentielle dilution des marges, étant donné les coûts de développement élevés et la moindre dynamique de valeur résiduelle des véhicules électriques ». Cette accumulation d’analyses prudentes, voire pessimistes, nourrit une défiance qui s’est immédiatement traduite dans les cours.
Design disruptif et rupture stylistique contestée
La collaboration avec LoveFrom, le studio fondé par Jony Ive et Marc Newson — l’un des architectes de l’esthétique Apple —, marque une rupture sans précédent dans l’histoire récente de Ferrari, qui n’avait jamais confié son dessin à un atelier extérieur. La Luce adopte un langage visuel résolument minimaliste, articulé autour d’une « glass house » continue et de surfaces épurées à l’extrême, inspirées davantage du monde de la tech que de celui des voitures de sport.
Pierre-Olivier Essig d’Air Capital résume l’embarras de nombreux observateurs : « La Luce semble un mix entre Honda Accord EV et Tesla 3. Siamo persi nella traduzione della nuova strategia di Ferrari che cerca di emulare il design di Apple ». Comparer une Ferrari à une berline japonaise grand public ou à une Tesla est, dans les cercles de la marque, une forme d’insulte suprême. La silhouette fastback à cinq portes, les essuie-glaces verticaux d’inspiration prototype, les jantes de 23 et 24 pouces — les plus grandes jamais montées sur une Ferrari de route — et un coefficient de traînée réduit de 25 % par rapport aux modèles précédents composent un tableau qui laisse les puristes perplexes, quand bien même les ingénieurs pourraient s’en féliciter.
Enjeux stratégiques et perspectives d’avenir
Au-delà de la polémique, la Luce révèle l’ampleur des défis qui attendent les marques de prestige dans leur traversée de la transition électrique. Pour Ferrari, il s’agit de concilier l’inconciliable : rester le symbole absolu du moteur à combustion, de la sonorité et du geste sportif, tout en embrassant une rupture technologique que les réglementations mondiales rendront inévitable. La maison maintient sa stratégie multiénergétique et plafonne sa production totale à 14 000 unités annuelles, toutes motorisations confondues — un garde-fou précieux pour préserver l’exclusivité.
Le programme Ferrari Forever, qui garantit l’assistance à long terme et la possibilité de remplacer les batteries avec les technologies futures, témoigne d’une volonté de rassurer une clientèle soucieuse de la valeur patrimoniale de ses acquisitions. Ce soin apporté à la transmission intergénérationnelle est dans l’ADN de la marque ; il faudra désormais convaincre que cet ADN peut survivre à l’électrification.
L’exposition prévue le 30 mai à la Vela de Calatrava, à Rome, constituera un premier test grandeur nature auprès du public et des clients potentiels. Leurs réactions orienteront les arbitrages stratégiques à venir. En attendant, la tempête suscitée par la Luce rappelle que dans l’univers Ferrari, chaque décision est jugée à l’aune d’une légende que l’on ne renouvelle pas impunément. Sur un registre différent mais tout aussi révélateur des tensions qui traversent le monde du luxe automobile en ce moment, on lira aussi notre enquête sur le casse spectaculaire qui a frappé une conciergerie parisienne spécialisée dans les voitures de luxe.



