Les pelleteuses sont entrées en action le 27 mai, pour un chantier censé s’achever le 7 juin. Sur la route départementale 5, à Tourouvre-au-Perche, dans l’Orne, les dalles photovoltaïques qui recouvraient la chaussée sont retirées une à une. Le Département de l’Orne a annoncé cette déconstruction lors du conseil municipal du 15 février 2024, actant l’échec d’un projet longtemps présenté comme une vitrine française.
La France avait été le premier pays au monde à se doter d’une route solaire longue distance, inaugurée en décembre 2016 par Ségolène Royal, alors ministre de l’Environnement, qui avait coupé le ruban devant les caméras. Un kilomètre de chaussée, recouvert de 2 800 m² de panneaux Wattway développés par le groupe Colas avec l’appui de l’Institut national de l’énergie solaire, devait produire l’équivalent de l’éclairage public d’une ville de 5 000 habitants.
L’État avait investi 5 millions d’euros dans ce projet pilote, avec l’ambition affichée de déployer 1 000 kilomètres de routes solaires sur le réseau national d’ici 2020.
Une production qui s’est effondrée année après année
Les chiffres racontent le décrochage. Lors de la première année complète d’exploitation, le tronçon a produit 149 459 kWh, à peine plus de la moitié des prévisions initiales, rapporte L’Automobile Magazine. Wattway a fait valoir qu’en ne comptant que les dalles restées fonctionnelles sans interruption, environ 83 % de l’objectif avait été atteint.
La production est ensuite tombée à 78 397 kWh en 2018, puis à environ 37 900 kWh sur le seul premier semestre 2019. Au total, sur toute la durée d’exploitation, la route n’a produit que 229 MWh, contre 642 MWh attendus.
Les revenus tirés de la revente d’électricité ont suivi la même pente. Le Département espérait 10 500 euros par an ; il n’en a touché que 4 550 en 2017, puis à peine 3 100 en 2018. Fin mai 2019, une centaine de mètres du tronçon a dû être retirée, la détérioration rendant toute réparation impossible.
Des dalles posées à plat, un coût dix-huit fois supérieur
La cause technique tient à l’orientation même des panneaux. Posées à plat, les dalles reçoivent une lumière trop rasante pour capter efficacement l’énergie solaire, alors qu’en France l’inclinaison optimale d’un panneau fixe se situe entre 30° et 35°, quelle que soit la région.
Le passage répété des poids lourds a par ailleurs endommagé un revêtement censé supporter 40 tonnes sans dommage, générant un bruit de roulement tel que les autorités ont dû abaisser la limitation de vitesse à 70 km/h.
Le coût de l’installation achevait de plomber le projet : selon le directeur de Wattway, chaque mètre carré affichait une puissance de 110 watts, pour un coût de 17,8 euros le watt, contre 0,7 à 1 euro pour le solaire au sol et 1,5 à 2,5 euros en toiture. Un rapport dix-huit fois supérieur au solaire classique.
Marc Jedliczka, expert en énergie solaire au sein de l’association Hespul, résume la contradiction du dispositif : « Pour que cette route solaire fonctionne vraiment, le mieux serait qu’aucune voiture ne roule dessus. »
L’entreprise a tiré les conséquences de cet échec. Elle a renoncé à commercialiser le modèle interurbain expérimenté à Tourouvre et réoriente désormais sa technologie vers des applications de niche : modules de 3, 6 ou 9 m² destinés à alimenter des caméras de surveillance, des abris-bus ou des stations de recharge pour vélos électriques, une électricité qui reste toutefois cinq à six fois plus chère que celle des installations photovoltaïques classiques.
Le maire de Tourouvre, Franck Poirier, a tenu à préciser que l’expérimentation n’aura rien coûté à la commune : le démontage est intégralement pris en charge par l’entreprise. En Seine-Saint-Denis, une piste cyclable solaire de 50 m² a mieux résisté à l’épreuve du réel, installée pour éclairer un tronçon longeant le canal de l’Ourcq là où la pose de panneaux classiques en hauteur était impossible faute de place.



