Les chiffres sont là, posés sur la table comme une évidence : 60% des moins de 35 ans propriétaires de véhicules électriques partent régulièrement en vacances avec leur voiture. Un taux qui tombe à 23% pour l’ensemble des conducteurs électriques. Autrement dit, plus de trois propriétaires sur quatre ne franchissent pas le pas des longs trajets avec leur VE. Pourquoi un tel écart ? Et surtout, que nous dit-il de l’état réel de la mobilité électrique en France à l’été 2026 ?
L’étude Toluna-Harris Interactive pour DRIVECO, réalisée en juin 2025 auprès de 3 277 personnes dont 250 possesseurs de véhicules électriques, dessine en creux une réalité moins triomphale que le discours ambiant. Certes, 82% des conducteurs électriques se déclarent satisfaits des infrastructures de recharge publiques. Mais reprenons : si trois quarts d’entre eux n’ont jamais renoncé à un trajet faute de bornes, cela signifie aussi qu’un quart a déjà dû renoncer ou modifier son parcours. Pour un mode de transport qui aspire à devenir la norme d’ici 2035, ce n’est pas anodin.
Une adoption qui reste socialement et géographiquement marquée
Le profil des vacanciers électriques en dit long sur les fractures qui traversent la transition énergétique. Les moins de 35 ans, qui représentent 60% des utilisateurs réguliers pour les vacances, et les Franciliens, qui atteignent 59%, partagent un point commun : ils ont accès à des infrastructures denses, à des revenus souvent plus élevés, et surtout à une culture de la planification numérique. Partir en vacances en voiture électrique, ce n’est pas seulement charger sa batterie, c’est anticiper, optimiser, accepter que le voyage devienne une suite d’étapes calculées.
En réalité, le véhicule électrique impose une transformation du rapport au déplacement. Là où le plein d’essence se fait en cinq minutes sans réfléchir, la recharge exige de penser l’itinéraire en fonction des bornes disponibles, de leur puissance, de leur compatibilité. DRIVECO indique avoir déployé plus de 60 stations de recharge ultra ou hyper rapide permettant de récupérer 80% de batterie en moins de 35 minutes. Soit. Mais 35 minutes restent 35 minutes, et cela suppose de trouver la station en question au bon moment, sur le bon trajet, sans qu’elle soit occupée ou en panne.
Le coût réel : économique, oui, mais en temps aussi
L’argument économique avancé par DRIVECO mérite qu’on s’y attarde. Un trajet de 673 kilomètres, distance moyenne parcourue par les Français pour rejoindre leur lieu de vacances selon une étude Ulys, coûterait environ 51 euros en électrique contre plus de 80 euros en diesel. Soit 30 euros d’économie, l’équivalent d’un repas pour trois personnes, souligne le communiqué. Le calcul est juste, mais il omet une variable essentielle : le temps. Combien de temps faut-il pour parcourir ces 673 kilomètres en électrique, pauses de recharge comprises, par rapport à un véhicule thermique ? Le communiqué ne le précise pas.
Reste que l’avantage environnemental, lui, est indiscutable. Selon le comparateur carbone de l’ADEME, un trajet de 673 kilomètres génère 45,3 kg de CO₂e en voiture électrique, contre 95,7 kg en diesel. Plus de deux fois moins d’émissions. Sur ce plan, le bilan est net. Mais encore faut-il que l’électricité utilisée soit produite de manière décarbonée, ce qui n’est pas toujours garanti selon les heures et les régions.
Les attentes pour 2035 : 600 km d’autonomie et 15 minutes de recharge
Les Français, eux, ont les idées claires. À l’horizon 2035, ils placent en tête de leurs priorités une autonomie de 600 kilomètres et la possibilité de récupérer 80% de batterie en 15 minutes. Par ailleurs, 72% estiment qu’une recharge idéale ne devrait pas dépasser deux heures. Autrement dit, l’acceptabilité de la voiture électrique pour les longs trajets repose sur deux piliers : l’autonomie et la rapidité de recharge. Or, en 2026, ces deux critères ne sont pas encore réunis de manière systématique.
Le problème, c’est que la technologie des batteries progresse, mais pas à la vitesse des ambitions politiques. Les véhicules actuels offrent en moyenne entre 300 et 500 kilomètres d’autonomie réelle, selon les conditions de conduite et la température extérieure. Quant aux bornes ultra-rapides, elles restent minoritaires dans le maillage national. DRIVECO revendique un taux de fonctionnement de 99% sur son réseau de plus de 350 stations exploitées. Un chiffre rassurant, mais qui ne dit rien de la disponibilité ni de la densité du réseau hors de ses stations.
Une transition qui avance, mais à plusieurs vitesses
Le constat final est donc nuancé. Oui, la voiture électrique accompagne désormais une partie des Français sur la route des vacances. Oui, les jeunes générations et les urbains franciliens l’ont adoptée pour leurs déplacements de loisirs. Mais non, cette adoption n’est pas généralisée, loin de là. Elle reste l’apanage d’une minorité socialement et géographiquement privilégiée, capable de supporter les contraintes actuelles du véhicule électrique en termes de temps, de planification et d’accès aux infrastructures.
La transition vers la mobilité électrique avance, c’est indéniable. Mais elle avance à plusieurs vitesses, et le fossé entre les pionniers et la majorité silencieuse des automobilistes reste béant. D’ici 2035, il faudra bien plus que des bornes et des batteries pour combler cet écart. Il faudra une transformation en profondeur des infrastructures, des mentalités, et surtout une réponse claire à la question du temps : combien de temps sommes-nous prêts à consacrer à la recharge pour gagner 30 euros et réduire notre empreinte carbone ? La réponse à cette question déterminera le succès ou l’échec de la mobilité électrique de masse.


