La route électrique, un laboratoire technologique pour l’automobile
Depuis quelques mois, plusieurs tronçons français servent de bancs d’essai à un concept inédit : des routes qui chargent les voitures électriques en mouvement. L’autoroute A10, entre Paris et Bordeaux, accueille l’un des premiers démonstrateurs européens. Déployé par Vinci Autoroutes et Electreon, ce système par induction intègre plus de 900 bobines en cuivre, enfouies à une dizaine de centimètres sous le bitume.
Lorsqu’un véhicule équipé d’une plaque réceptrice passe au-dessus, le champ magnétique active la recharge sans contact. Les premiers tests laissent entrevoir des gains d’autonomie d’un à deux kilomètres par kilomètre parcouru. Pour les constructeurs automobiles, cette performance n’est pas anecdotique : elle ouvre la possibilité de réduire la taille et le coût des batteries, allégeant la conception et améliorant le rendement global des motorisations électriques.
À Saint-Maurice-de-Rémens (Ain), une autre technologie est expérimentée par Eiffage Route. Le projet eRoad Mont Blanc repose sur un rail métallique encastré dans la chaussée, relié à un bras articulé sous le véhicule. Cette solution, plus intrusive mais potentiellement plus efficace pour les poids lourds, permet de transférer l’électricité de manière continue sur 420 mètres de piste. Ces essais marquent une diversification des approches technologiques, dont les constructeurs suivent de près les retombées.
Un levier pour repenser l’autonomie et la conception des véhicules
Si les routes qui chargent les voitures restent au stade expérimental, leur potentiel industriel intrigue les acteurs du secteur. En alimentant le véhicule pendant le trajet, la recharge dynamique pourrait remettre en cause le dogme de l’autonomie longue. Moins de capacité batterie signifierait un véhicule plus léger, plus sobre et moins cher à produire — autant de critères essentiels pour démocratiser l’électrique.
Pour un constructeur, l’équation change : la recherche ne se concentre plus seulement sur la densité énergétique des cellules, mais sur la compatibilité entre le véhicule et les infrastructures. Renault, Stellantis ou Mercedes observent déjà ces projets avec intérêt, conscients qu’une standardisation rapide de l’induction routière pourrait modifier la chaîne de valeur.
Mais l’impact dépasse la technique. En fluidifiant la recharge sur autoroute, ces routes électriques ouvrent une perspective stratégique pour la mobilité longue distance et le transport lourd. Les camions électriques, handicapés par la masse de leurs batteries, pourraient bénéficier de l’induction ou du rail conducteur sur les grands axes. Dans un scénario idéal, les bornes rapides actuelles deviendraient des points d’appoint, tandis que la route fournirait un flux énergétique permanent.
Un défi économique et réglementaire à l’échelle européenne
Le principal obstacle demeure le coût. Equiper 8 800 km de réseau pourrait nécessiter jusqu’à 40 milliards d’euros. Sur l’A10, le kilomètre de route à induction est évalué à 4 millions d’euros. Ces montants imposent des choix politiques clairs sur la mutualisation et la hiérarchisation des axes à électrifier.
Pour la France, le pari reste néanmoins attractif. Grâce à un mix électrique décarboné et à bas coût, la recharge dynamique offre une efficacité énergétique unique en Europe. À condition toutefois de pouvoir contourner certaines contraintes du marché intérieur de l’énergie, qui faussent la concurrence entre fournisseurs.
La difficulté sera également la rentabilité de ce système pour les autoroutes. Il s’agit en effet de faire payer les travaux effectués aux voitures électriques qui se rechargeraient sur l’autoroute, et pas aux autres. Le plus simple serait sans doute de délivrer sur demande, au péage, un système qui permettrait aux voitures l’ayant acheté de profiter des bobines introduites dans la route. Un ticket avec un QR code que la voiture pourrait scanner et qui allumerait les capteurs serait par exemple une piste à creuser. C’est dans ce dialogue entre constructeurs, énergéticiens et opérateurs autoroutiers que se joue aujourd’hui l’avenir de la route électrique.



