Le 7 octobre 2025, l’Allemagne a ravivé l’un des dossiers les plus sensibles de la politique industrielle européenne. Depuis Berlin, Friedrich Merz a exigé la révision de l’interdiction de vente des véhicules thermiques prévue à l’horizon 2035. Pour le chancelier, cette mesure adoptée dans le cadre du Pacte vert européen menace directement le tissu productif du Vieux Continent.
Une industrie automobile au bord du déséquilibre
L’appel de Merz survient dans un contexte de forte turbulence. L’automobile européenne, longtemps leader mondial, voit ses marges s’effriter face à la concurrence asiatique et américaine. Selon l’Association européenne des constructeurs automobiles (ACEA), la part de marché des constructeurs chinois en Europe a triplé depuis 2020 pour atteindre près de 8 % en 2025, tandis que les exportations européennes chutent de 12 % sur un an.
Dans son entretien accordé à la chaîne NTV, cité par AutoActu, Merz avertit : « Je ne veux pas que l’Allemagne soit l’un des pays soutenant cette mauvaise interdiction. » Une phrase lourde de sens pour un pays où l’industrie automobile représente plus de 5 % du PIB et près de 780 000 emplois directs. Les grands groupes subissent la pression d’une transition trop rapide : le coût des plateformes électriques, la rareté des métaux critiques et le ralentissement de la demande intérieure fragilisent les bilans. En toile de fond, le débat sur le moteur thermique cristallise un malaise plus profond : celui d’une industrie qui peine à financer simultanément l’électrification, la numérisation et la relocalisation de ses chaînes d’approvisionnement.
Le cadre européen en question : une interdiction des moteurs thermiques à réévaluer
L’interdiction de vendre des voitures thermiques neuves à partir de 2035 découle du règlement (UE) 2019/631, adopté en 2022. Elle impose que tous les nouveaux modèles commercialisés soient à zéro émission nette de CO₂, ce qui exclut de facto les moteurs à combustion. Mais le texte prévoit une révision en 2026, afin d’ajuster les objectifs à l’évolution technologique.
Sous la pression croissante de Berlin, Rome et Prague, la Commission européenne a annoncé fin septembre 2025 qu’elle avancerait cette réévaluation. Selon Bloomberg, Merz et plusieurs gouvernements demandent une approche plus “flexible”, permettant de maintenir la production de moteurs thermiques fonctionnant aux carburants synthétiques (e-fuels). Ces carburants, neutres en carbone sur le cycle complet, sont encore coûteux mais pourraient, selon leurs promoteurs, préserver des milliers d’emplois tout en réduisant les émissions.
D’après Clean Energy Wire, la VDA, fédération allemande de l’automobile, plaide pour une adaptation du cadre législatif : « Les moteurs thermiques ne doivent pas être interdits, mais transformés grâce à des carburants renouvelables. »
Le dilemme énergétique et climatique
Pour la Commission, revenir sur l’interdiction serait un signal dangereux. Le secteur du transport routier représente environ 21 % des émissions de CO₂ dans l’UE, et c’est le seul à n’avoir pas réduit ses émissions depuis 1990. Une étude scientifique publiée en 2025 (arXiv, Impact of delayed transport decarbonisation on EU energy system) montre que tout ralentissement de la transition automobile pourrait entraîner un surcoût annuel de 126 milliards d’euros pour le système énergétique européen et faire grimper le prix du carbone à près de 290 € la tonne en 2030, contre 137 € dans le scénario actuel.
Les ONG environnementales comme Transport & Environment vont plus loin : un report ou une levée de l’interdiction pourrait générer entre 500 et 1 400 millions de tonnes de CO₂ supplémentaires d’ici 2050. Mais ces arguments se heurtent aux préoccupations industrielles : selon la VDA, une électrification accélérée sans plan industriel cohérent pourrait conduire à une désindustrialisation partielle de l’Europe, avec une perte estimée à 200 000 emplois directs d’ici 2030.


