Manganèse : pourquoi le classement « critique » ne protège pas un actif stratégique

Le manganèse n’est pas oublié des listes européennes : il figure parmi les matières premières critiques et, pour sa qualité batterie, dans le sous-ensemble des matières stratégiques. Mais le classement ne fait pas la souveraineté.

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Manganèse : pourquoi le classement « critique » ne protège pas un actif stratégique © L'Automobiliste

Le manganèse souffre d’un paradoxe. Il n’est pas absent des classifications officielles ; il reste absent, ou presque, du débat public à la hauteur de son importance. Omniprésent dans l’acier mondial, auquel il confère résistance et dureté, il alimente directement les aciers renforcés utilisés par l’industrie de défense, comme l’a rappelé Christel Bories, présidente-directrice générale d’Eramet, lors d’un colloque organisé le 7 juillet 2026 à l’Assemblée nationale.
Il connaît par ailleurs une seconde jeunesse dans les batteries : les chimies riches en manganèse, en particulier le LMFP (lithium-manganèse-fer-phosphate), gagnent du terrain parce qu’elles réduisent la dépendance au nickel et au cobalt tout en améliorant la densité énergétique. Le manganèse de qualité batterie reste modeste en volume, environ 3 à 5 % de la demande, mais c’est le segment le plus dynamique et le plus cher.

Critique et stratégique : deux notions complémentaires, pas deux catégories opposées

Le règlement européen sur les matières premières critiques distingue 34 matières critiques, retenues pour leur importance économique et le risque pesant sur leur approvisionnement, et, parmi elles, 17 matières stratégiques jugées essentielles à la transition verte, au numérique, à la défense et à l’aérospatiale. Le manganèse figure sur la liste critique ; le manganèse de qualité batterie appartient au sous-ensemble stratégique. Il n’y a donc pas, dans le droit européen, opposition entre « critique » et « stratégique » : le second est un sous-ensemble du premier.

La confusion vient du fait que le mot « stratégique » est employé dans deux sens. Dans le règlement européen, il désigne une catégorie juridique. Dans l’analyse des rapports de force, il renvoie plus largement à la maîtrise d’un actif, d’un procédé ou d’une chaîne de valeur. C’est cette seconde acception que retient Arnaud de Morgny, chercheur à l’École de guerre économique (EGE). Pour lui, « la criticité, actée par la liste européenne, ouvre des droits à financement sans offrir de protection contre l’instrumentalisation d’un contentieux ou d’une prise de participation. Un matériau non listé peut néanmoins revêtir un caractère stratégique. Le critique appelle des stocks, de la diversification et du recyclage ; le stratégique appelle du contrôle, celui des chaînes de valeur et du capital des entreprises qui les tiennent. »

Autrement dit, l’inscription sur une liste est un diagnostic, non une protection. Un métal peut cocher toutes les cases administratives et rester exposé si l’Europe ne maîtrise ni sa transformation ni les entreprises qui la réalisent. Le manganèse en est l’illustration : le goulot d’étranglement ne se trouve pas dans le sol, où le minerai est abondant dans plusieurs pays, mais dans le raffinage de haute pureté. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la Chine assure 95 % de la production mondiale de sulfate de manganèse de qualité batterie.

Le verrou n’est pas géologique, il est industriel

C’est le cœur du diagnostic de Morgny : « le goulot n’est pas dans le sol, il est dans le procédé. Posséder un gisement ne vaut rien sans la transformation. » La rareté, rappelle-t-il, n’est le plus souvent qu’un déséquilibre entre l’offre et la demande, pas une réalité chimique. Ce qui fait la puissance, c’est la capacité à transformer, à certifier, à sécuriser la chaîne de bout en bout.

Les acteurs européens présents à plusieurs maillons de la chaîne se comptent sur les doigts d’une main. Pour le manganèse, Eramet associe l’extraction à Moanda à la production d’alliages dans six usines au Gabon, aux États-Unis, en Norvège et en France. Cette intégration distingue un simple fournisseur de minerai d’un acteur capable de peser sur la chaîne de valeur. Elle ne supprime toutefois pas le principal verrou émergent : la domination chinoise sur la production de sulfate de manganèse de qualité batterie.

Eramet et Moanda : un actif minier de rang mondial

Au Gabon, dans la région du Haut-Ogooué, la mine de Moanda est exploitée par Comilog, filiale d’Eramet. Selon le groupe, le site abrite le plus grand gisement mondial de manganèse à haute teneur et se situe dans le premier quartile de la courbe des coûts. Eramet est par ailleurs le premier producteur mondial d’alliages raffinés de manganèse. En 2025, Moanda a produit 7,1 millions de tonnes de minerai et d’agglomérés, tandis que le groupe a fabriqué 653 000 tonnes d’alliages de manganèse dans ses six usines réparties entre le Gabon, les États-Unis, la Norvège et la France.

L’activité manganèse demeure l’un des piliers financiers du groupe : elle a généré 464 millions d’euros de chiffre d’affaires au premier trimestre 2026, soit plus de la moitié du chiffre d’affaires ajusté d’Eramet sur la période. Fait rare, Eramet a également investi dans une unité de transformation locale opérationnelle : le Complexe métallurgique de Moanda, inauguré en 2015, reste la seule unité de transformation de manganèse en Afrique subsaharienne.

Cette implantation de longue date, Eramet exploite le manganèse à Moanda depuis 1960, n’est pas qu’industrielle. Comme le souligne de Morgny, « être implanté de longue date chez les producteurs n’est pas qu’industriel : c’est une position stratégique. Ces positions-là sont les plus convoitées. » La Chine ne domine pas parce qu’elle possède les mines, mais parce qu’elle est arrivée la première auprès de ceux qui les ont, au terme de vingt ans de diplomatie des ressources.

Une position stratégique sous tension

Cette position exposée est aujourd’hui doublement pressée. D’un côté, le Gabon a annoncé l’interdiction d’exporter du manganèse brut à compter du 1ᵉʳ janvier 2029, pour capter davantage de valeur sur son territoire, un mouvement commun à de nombreux pays producteurs. Dans sa réaction officielle, Eramet indique prendre note de cette intention et s’engage à travailler avec les autorités gabonaises « dans un esprit de partenariat constructif et de respect mutuel », afin de préserver le rôle stratégique de Comilog et de sa filiale ferroviaire Setrag, ainsi que les 10 460 emplois gabonais qu’ils soutiennent (Eramet).

De l’autre, l’équilibre capitalistique du groupe entre dans une phase décisive. Le 27 mai 2026, les actionnaires ont autorisé une augmentation de capital avec maintien du droit préférentiel de souscription, pour un montant maximal de 500 millions d’euros, prévue au second semestre. Eramet a indiqué que des discussions pourraient être conduites avec de nouveaux investisseurs. L’opération ne signifie donc pas qu’une prise de contrôle étrangère soit engagée ; elle pose néanmoins la question légitime de la stabilité du capital d’un groupe détenteur d’actifs stratégiques. Selon Arnaud de Morgny, « dans une économie de pénurie, un actif tel qu’Eramet ne s’apprécie plus à l’aune de son seul rendement boursier ; il se mesure à la position qu’il confère dans le rapport de force. »

Le classement ne remplace pas le contrôle

C’est là toute la leçon du manganèse. Il est déjà classé critique et, pour ses usages batterie, stratégique. Pourtant, ces classements ne sécurisent à eux seuls ni les procédés, ni l’implantation dans les pays producteurs, ni le capital des entreprises. Le métal concentre ainsi trois dimensions de la vulnérabilité stratégique décrites par Arnaud de Morgny : industrielle, avec le verrou du raffinage ; géopolitique, avec la présence chez les pays producteurs ; et cognitive, avec la crédibilité des standards de traçabilité. Stocks, diversification et recyclage restent nécessaires, mais ils ne suffisent pas : la souveraineté suppose aussi le contrôle des chaînes de valeur et du capital des entreprises qui les tiennent. « Il n’y a pas de souveraineté sans souverains, ni de souveraineté minérale sans présence chez les pays producteurs », conclut Arnaud de Morgny. Le manganèse gabonais d’Eramet en offre l’exemple le plus concret : un métal trop peu cité, mais dont dépendent notre acier, notre défense et, demain, nos batteries.

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