Les Etats-Unis vont-ils interdire certaines Mercedes ?

Mercedes-Benz pourrait être contraint de quitter le marché américain en raison d’un projet de loi visant à limiter l’influence chinoise dans l’automobile. La structure actionnariale du constructeur allemand, incluant 19,67% de participations chinoises, pourrait déclencher les restrictions prévues par cette législation bipartisane.

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Les Etats-Unis vont-ils interdire certaines Mercedes ? © L'Automobiliste

Le constructeur automobile allemand Mercedes-Benz se retrouve dans une position aussi inconfortable qu’inattendue sur le sol américain. Un projet de loi bipartisan, actuellement soumis à l’examen du Congrès, pourrait contraindre la marque à l’étoile à cesser toute activité aux États-Unis — non pas en raison de défaillances techniques ou de déboires commerciaux, mais à cause d’une structure actionnariale jugée incompatible avec les nouvelles exigences de sécurité nationale. En d’autres termes, Mercedes pourrait payer le prix d’une guerre économique qui ne la visait pas directement.

Cette législation, baptisée Motor Vehicle Modernization Act of 2026, entend initialement barrer la route aux constructeurs automobiles placés sous l’influence de gouvernements considérés comme adversaires des États-Unis. Cependant, selon plusieurs sources proches du dossier citées par CNBC, le libellé actuel du texte pourrait, par un effet collatéral non anticipé, englober Mercedes dans le périmètre de ses restrictions.

Mercedes face à une possible interdiction sur le marché américain

Le gouvernement américain entend durcir considérablement sa législation concernant la présence chinoise dans l’industrie automobile. Porté par le représentant républicain Brett Guthrie du Kentucky, président du comité Énergie et Commerce de la Chambre des représentants, le Motor Vehicle Modernization Act of 2026 pose des règles d’exclusion d’une rigueur redoutable.

Le texte interdirait à tout constructeur automobile détenant « tout intérêt capitalistique direct ou indirect » lié à un gouvernement étranger hostile de fabriquer, vendre ou importer des véhicules sur le territoire américain. Les nations visées par cette qualification d' »adversaires étrangers » sont nommément désignées : la Chine, la Russie et la Corée du Nord. Selon APR News, les restrictions s’appliqueraient pendant cinq années consécutives à compter de l’entrée en vigueur de la loi, avec un seuil de participation fixé à 15% pour caractériser l’influence gouvernementale étrangère.

La structure actionnariale complexe de Mercedes

C’est précisément là que Mercedes-Benz se trouve pris en étau. Le principal actionnaire individuel du groupe Mercedes-Benz AG n’est autre que BAIC — Beijing Automotive Industrial Corp. —, un constructeur automobile chinois détenu par l’État de Pékin, qui possède 9,98% du capital de l’entreprise allemande.

À cette participation vient s’ajouter celle de Li Shufu, milliardaire chinois et fondateur du groupe Geely, qui détient 9,69% des actions de Mercedes via sa société d’investissement Tenaciou3 Prospect Investment. Additionnées, ces deux présences chinoises au capital représentent 19,67% de Mercedes-Benz Group AG, franchissant ainsi allègrement le seuil critique de 15% inscrit dans la proposition de loi.

« Le langage est sans ambiguïté », a tranché un ancien conseiller en politique automobile et lobbyiste consulté sur le projet, selon les informations rapportées par CNBC. Une interprétation qui, dans la rédaction actuelle du texte, pourrait effectivement condamner Mercedes à quitter le marché américain.

Des conséquences économiques majeures en perspective

Une éventuelle interdiction frappant Mercedes aux États-Unis produirait des ondes de choc bien au-delà du seul registre commercial. Le constructeur de Stuttgart maintient en effet une présence industrielle substantielle sur le territoire américain depuis près de trois décennies, et ce sont des milliers d’emplois, des chaînes d’approvisionnement entières et des bassins économiques régionaux qui se trouveraient directement menacés.

L’usine de Tuscaloosa, en Alabama, constitue l’un des piliers de la production mondiale de Mercedes. Depuis le lancement de la chaîne en 1997, le site a assemblé plus de cinq millions de véhicules. Comme le souligne APR News, l’ironie du sort est cruelle : des voitures fabriquées en Alabama, par des ouvriers américains, pourraient se voir interdites de vente sur le sol même qui les a vu naître. Le groupe exploite par ailleurs une seconde usine en Caroline du Sud, dédiée aux véhicules utilitaires, opérationnelle depuis 2006 avec plus de 450 000 unités produites.

L’impact humain serait à la mesure des enjeux industriels. Mercedes emploie directement plus de 10 000 personnes aux États-Unis, sans compter l’écosystème dense de sous-traitants et de fournisseurs qui gravitent autour de ses installations. Sur le plan commercial, le marché américain demeure un territoire stratégique de premier ordre pour la marque : en 2025, elle y a écoulé 303 200 voitures particulières et 12 400 véhicules utilitaires. Selon The Street, une exclusion du marché américain représenterait un séisme financier dont les répliques se feraient sentir jusqu’en Allemagne.

Des réactions mitigées dans l’industrie automobile

Face à cette proposition législative, les organisations représentant l’industrie automobile américaine adoptent une posture délibérément nuancée. John Bozzella, directeur général de l’Alliance for Automotive Innovation, a adressé une lettre aux parlementaires concernés, saluant les « progrès substantiels sur plusieurs priorités politiques » tout en rappelant avec diplomatie que « les détails comptent ». Dans sa correspondance, il a qualifié la stratégie chinoise visant à « dominer la fabrication automobile mondiale » de « danger clair et présent pour la sécurité économique et nationale américaine » — sans pour autant se prononcer explicitement sur le sort réservé à des acteurs comme Mercedes.

Stephen Ezell, vice-président pour la politique d’innovation mondiale à l’Information Technology and Innovation Foundation, estime pour sa part que Mercedes présente un profil de risque sécuritaire bien moindre que les constructeurs directement pilotés depuis Pékin. « Si Mercedes devait être inclus dans le projet de loi, je pense que ce serait une conséquence non intentionnelle qui pourrait entraîner des pertes d’emplois et de profits », a-t-il déclaré, soulignant l’absurdité d’une mesure qui punirait en réalité des travailleurs américains pour des décisions prises à l’autre bout du monde.

Un avenir incertain, mais des solutions à portée de main

Malgré le retentissement médiatique de l’affaire, il importe de replacer les choses dans leur juste perspective : le projet de loi n’a pas encore force de loi. Le texte n’a franchi qu’une étape au niveau du comité de la Chambre des représentants, et aucun texte comparable n’a encore été déposé au Sénat. Des révisions substantielles demeurent non seulement possibles, mais probables.

Plusieurs voies de sortie s’offrent à Mercedes et aux législateurs. Le texte pourrait être amendé pour exclure explicitement les constructeurs ayant une ancienneté significative sur le territoire américain, ou prévoir des exemptions spécifiques pour les entreprises dont l’investissement industriel local dépasse un certain seuil. Mercedes pourrait également envisager une restructuration de son actionnariat, visant à ramener les participations chinoises en dessous du seuil fatidique de 15% — une opération délicate mais techniquement envisageable. Enfin, la proposition pourrait tout simplement ne pas survivre aux amendements du Sénat dans sa forme actuelle.

Le précédent de Volvo mérite d’être mentionné. Le constructeur suédois, majoritairement contrôlé par le groupe Geely de Li Shufu — le même actionnaire qui détient près de 10% de Mercedes —, a récemment obtenu une autorisation spéciale du gouvernement américain pour contourner les interdictions fédérales relatives aux logiciels et équipements de véhicules connectés liés à la Chine. Cette exemption suggère que Washington est capable de distinguer, au cas par cas, entre une influence étrangère réelle et une simple participation financière minoritaire.

Cette situation illustre avec une clarté saisissante les contradictions inhérentes à la mondialisation industrielle à l’heure du repli géopolitique. Ce qui avait commencé comme une initiative ciblée pour barrer la route aux constructeurs chinois pourrait finalement contraindre les législateurs américains à trancher une question autrement plus philosophique : où commence l’investissement étranger, et où s’arrête la souveraineté industrielle nationale ? L’issue de ce débat, encore ouvert, pourrait redessiner durablement les contours du marché automobile américain — et, par ricochet, remodeler les stratégies d’implantation des grands groupes internationaux pour les décennies à venir.

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