Voilà un droit qui existe depuis bientôt dix ans, qui permet de diviser par deux ou trois le coût d’une réparation automobile, et que la majorité des Français ignore encore. Depuis 2017, la loi impose aux garagistes de proposer à leurs clients, dans certaines conditions, des pièces issues de l’économie circulaire, autrement dit des pièces de réemploi, en alternative aux pièces neuves. Le dispositif a été renforcé le 1er octobre 2024 et étendu aux deux et trois-roues motorisés. Mais selon un sondage OpinionWay réalisé pour eBay en avril 2025, 41 % des automobilistes déclarent avoir déjà reporté ou renoncé à une réparation en raison du prix d’une pièce détachée. Autrement dit, une partie non négligeable des Français roule avec une voiture en mauvais état, ou retarde un entretien nécessaire, alors qu’une solution légale et économique existe.
Un cadre juridique qui s’étoffe, mais reste flou dans les faits
Reprenons. La réglementation oblige les professionnels de la réparation automobile à informer leurs clients de la possibilité d’opter pour des pièces de réemploi sur certaines catégories : pare-chocs, rétroviseurs, optiques, alternateurs, capots, hayons, portières. L’obligation ne s’applique pas si la pièce n’est pas disponible dans un délai compatible avec la réparation, ou si le client refuse explicitement. Depuis octobre 2024, le texte impose également une meilleure information sur le prix et l’origine des pièces proposées. Le principe est louable, mais reste que dans la réalité du garage de quartier, cette obligation n’est pas toujours respectée, soit par méconnaissance, soit par commodité. Le garagiste commande ce qu’il a l’habitude de commander, le client ne pose pas la question, et la facture grimpe.
Or l’écart de prix n’a rien d’anecdotique. Selon eBay, qui vend plus de 40 millions de pièces de réemploi sur sa plateforme française, l’économie oscille entre 50 % et 70 % par rapport à une pièce neuve équivalente. Pour un pare-chocs, un rétroviseur ou un phare, cela représente plusieurs centaines d’euros d’écart. Dans un contexte où le pouvoir d’achat reste sous tension, où les ménages arbitrent de plus en plus entre entretien du véhicule et autres dépenses contraintes, cette différence peut être déterminante. Mais encore faut-il que l’automobiliste sache qu’il a le droit de demander.
eBay, pionnier d’un marché devenu structurant
La plateforme américaine ne découvre pas le sujet. Dès 2004, eBay a permis aux recycleurs automobiles français de digitaliser leur activité, en leur donnant les outils pour vendre en ligne leurs pièces d’occasion. Vingt-deux ans plus tard, le modèle s’est industrialisé. La marketplace revendique 136 millions d’acheteurs actifs dans 190 pays, un volume d’affaires mondial de 79,6 milliards de dollars en 2025, en hausse de 7 % sur un an, avec une croissance de 12 % sur les catégories prioritaires, dont les pièces et accessoires. L’économie circulaire représente désormais 40 % du volume d’affaires global d’eBay, ce qui n’est pas un détail.
Pour lever les freins liés à l’achat de pièces d’occasion, eBay a mis en place un système de notation des vendeurs sur cinq étoiles, un badge « Top fiabilité » attribué selon des critères de qualité (délai de livraison, réactivité, taux de retour), un badge « Centre VHU agréé » pour les recycleurs certifiés par les préfectures, ainsi qu’une garantie client valable 30 jours après livraison. L’objectif affiché est de rassurer un public encore méfiant face à l’occasion, surtout lorsqu’il s’agit de mécanique.
Un paradoxe français : légiférer sans informer
Le problème, c’est que la loi ne suffit pas. On peut multiplier les obligations réglementaires, étendre le périmètre aux motos et scooters, renforcer les exigences d’information, si personne ne sait que ce droit existe, il reste lettre morte. La France excelle dans cet exercice : créer des dispositifs vertueux, les empiler dans le Code de la consommation ou le Code de l’environnement, puis constater, quelques années plus tard, qu’ils ne sont pas appliqués faute de communication publique. L’automobiliste lambda ne lit pas le Journal officiel, il écoute son garagiste. Et si ce dernier ne propose pas spontanément la pièce de réemploi, le client paie plein pot.
Reste que le marché de la pièce d’occasion automobile n’a pas attendu les pouvoirs publics pour se structurer. Les recycleurs, les casses, les plateformes en ligne ont construit un écosystème rentable, qui répond à une demande croissante. La transition écologique, souvent invoquée dans les discours, passe aussi par ces circuits courts, par la réutilisation de ce qui fonctionne encore, par le refus du tout-neuf systématique. Mais pour que cela fonctionne à grande échelle, il faudrait que l’État fasse ce qu’il sait rarement faire : informer massivement, simplement, concrètement. Pas seulement légiférer.
Un enjeu de pouvoir d’achat autant que d’environnement
Au fond, cette affaire de pièces de réemploi pose une question plus large : pourquoi accepte-t-on collectivement de payer plus cher ce qui pourrait coûter deux à trois fois moins ? Par habitude, par méconnaissance, par défiance envers l’occasion. Pourtant, dans d’autres domaines, le reconditionné, la seconde main, le réemploi sont devenus la norme. Les smartphones, les vêtements, les meubles : tout se vend d’occasion, et personne ne s’en offusque. L’automobile, elle, reste prisonnière d’un imaginaire du neuf, du garanti, du certifié constructeur. Or une pièce de réemploi, si elle est contrôlée, testée, garantie, n’a rien à envier à une pièce neuve, sauf le prix.
Le sondage OpinionWay pour eBay le montre : 41 % des automobilistes ont déjà renoncé à une réparation. Cela signifie des véhicules qui roulent en mauvais état, des risques pour la sécurité routière, des contrôles techniques ratés, des dépenses reportées qui finissent par coûter plus cher. C’est aussi un gâchis économique et environnemental : des pièces neuves fabriquées, transportées, stockées, alors que des pièces équivalentes existent déjà, quelque part dans un centre VHU agréé. Il suffirait de les remettre en circulation.

