Le 18 mars 2026, la National Highway Traffic Safety Administration, la NHTSA, a officiellement ouvert une analyse d’ingénierie sur le FSD de Tesla. Cette étape marque un net durcissement de la procédure fédérale. Selon le résumé d’enquête publié par la NHTSA, cette nouvelle phase couvre 3,2 millions de véhicules, répartis entre les Model S millésimés 2016 à 2026, les Model X de 2016 à 2026, les Model 3 de 2017 à 2026, les Model Y de 2020 à 2026 et les Cybertruck de 2023 à 2026, tous équipés du système FSD.
L’angle choisi par le régulateur est particulièrement sensible. Il ne s’agit pas seulement de savoir si le système de conduite autonome a été impliqué dans des collisions. La question est plus précise, et plus embarrassante pour Tesla : le FSD sait-il reconnaître qu’il fonctionne en mode dégradé lorsque la visibilité se détériore, puis rendre la main au conducteur dans des délais compatibles avec la sécurité routière ?
Ce qu’on reproche au FSD de Tesla
Dans son document officiel du 18 mars, la NHTSA explique que l’enquête vise à évaluer la capacité du système à détecter une dégradation de ses performances lorsque la route devient difficile à lire. L’agence dit, en substance, vouloir vérifier si le FSD est capable d’identifier une visibilité réduite et d’alerter le conducteur avec un délai suffisant pour qu’il puisse réagir.
Selon la NHTSA, les données disponibles soulèvent des doutes sur l’aptitude du système, dans sa version initiale comme après mise à jour, à détecter et à signaler correctement des conditions dégradées, notamment en cas d’éblouissement ou de particules en suspension. Reuters précise que plusieurs accidents examinés par l’agence sont liés à des cas où le système à caméras n’a pas correctement identifié des conditions comme l’éblouissement, la poussière ou d’autres obstructions aériennes, ou n’a pas averti le conducteur avant le choc.
Le bilan est lourd : le dossier agrège 9 incidents. L’agence recense 2 accidents avec blessés, 1 blessé au total, 1 incident mortel et 1 décès. Autoweek souligne que, dans certains cas, le FSD avait perdu la trace du véhicule qui le précédait ou ne l’avait jamais détecté. Et dans plusieurs situations, le logiciel n’avait pas alerté assez rapidement le conducteur pour reprendre le contrôle.
Le reproche adressé à Tesla ne consiste pas à dire que la conduite autonome supervisée doit être parfaite. Il consiste à dire qu’en situation dégradée, elle doit au minimum savoir reconnaître qu’elle n’est plus dans sa zone de fonctionnement normale. Or si le système tarde à comprendre qu’il ne voit plus correctement la route, la promesse de supervision humaine devient mécaniquement plus fragile. En pratique, le conducteur reste juridiquement responsable, mais encore faut-il qu’il soit averti à temps.
Conduite autonome et risque pour la sécurité routière : le pari du tout-caméra
Cette enquête réactive aussi une question ancienne autour de l’architecture technique retenue par Tesla. Depuis 2021, le constructeur a progressivement abandonné le radar sur une grande partie de sa gamme pour privilégier une approche fondée sur les seules caméras, intégrées dans l’écosystème baptisé Tesla Vision. Autoweek relève que la NHTSA examine cette orientation technique dans le cadre du dossier actuel.
Dans une logique tout-caméra, la qualité de perception dépend directement de la lisibilité visuelle de la scène. Dès lors, lorsque la luminosité devient défavorable, que des poussières, du brouillard ou d’autres particules réduisent la visibilité, la robustesse du système se mesure autant à sa capacité d’analyse qu’à sa faculté de reconnaître qu’il voit moins bien. C’est ce point qui explique la sensibilité de l’enquête. Le débat ne porte pas seulement sur la conduite autonome en régime normal, mais sur la gestion du doute par le logiciel.
La NHTSA ajoute d’ailleurs un élément de pression supplémentaire. Selon son résumé d’enquête, Tesla a commencé à développer une mise à jour du système de détection de dégradation à partir du 28 juin 2024, au lendemain du signalement d’un accident mortel survenu le 28 novembre 2023. Mais l’agence indique aussi qu’au moment d’ouvrir l’analyse d’ingénierie, elle ne disposait pas d’informations précises sur la date de déploiement de cette mise à jour, ni sur les véhicules effectivement concernés.
Plus délicat encore pour le constructeur, l’administration américaine note que l’analyse post-incident de Tesla suggère que cette évolution logicielle n’aurait potentiellement modifié que 3 des 9 incidents identifiés. Cela signifie que, même en retenant l’hypothèse la plus favorable au constructeur, la correction évoquée ne suffirait pas à neutraliser l’essentiel des cas recensés. Pour un acteur qui fait de la conduite autonome un axe stratégique majeur, le signal envoyé par le régulateur est donc particulièrement sévère.
Tesla sous pression et face au risque de rappel de véhicules
Le passage à une analyse d’ingénierie n’est pas symbolique. The Verge explique que, dans la pratique de la NHTSA, il s’agit de la dernière grande phase avant un éventuel rappel. L’agence ne prononce pas automatiquement une sanction à ce stade, mais elle entre dans une séquence où l’examen devient beaucoup plus approfondi, plus structuré et plus exposé pour le constructeur concerné.
Pour Tesla, le risque est double. Le premier est industriel. Si le régulateur conclut que le système présente une faiblesse récurrente en matière de sécurité routière, le groupe pourrait être contraint de lancer un rappel massif, a minima logiciel, sur plusieurs millions de véhicules. Le second est réputationnel. Parce qu’il ne s’agirait pas d’un incident isolé, mais d’une faiblesse potentiellement systémique dans l’évaluation de la visibilité dégradée.
La NHTSA va même plus loin dans son document du 18 mars. Elle y indique que certaines limites internes de données et d’étiquetage décrites par Tesla ont pu conduire à une sous-déclaration des accidents relevant du périmètre étudié sur une partie de la période observée. En somme, le régulateur estime qu’il pourrait ne pas avoir une vision complète du nombre réel d’événements concernés.
Le contexte général accentue encore la pression. Reuters a indiqué qu’une autre enquête distincte vise 2,88 millions de Tesla équipées de FSD après plus de 50 signalements de possibles infractions au code de la route. Même si chaque enquête conserve son objet propre, leur accumulation nourrit une lecture plus large : celle d’un système de conduite autonome surveillé de près, tant sur sa sécurité que sur sa conformité.



