En mai 2025, une vaste enquête nationale pilotée par le Crédoc pour le Forum Vies Mobiles a mis en lumière un constat inattendu : la voiture, pourtant omniprésente dans les discours publics et dans les stratégies industrielles, ne répond plus aux besoins de mobilité de nombreux Français. Ce renoncement, loin d’être marginal ou circonstanciel, affecte profondément les usages et révèle un désalignement structurel entre l’offre automobile et les conditions de vie réelles d’une large partie de la population.
L’automobile : Un produit universel… sur le papier
En théorie, l’automobile s’adresse à tous : jeunes, actifs, retraités, urbains comme ruraux. En pratique, l’enquête Crédoc-Forum Vies Mobiles révèle que 50 % des adultes en France sont dans l’incapacité totale ou partielle de conduire. Le chiffre donne le vertige.
Dans le détail :
- 9 % des adultes n’ont pas de permis de conduire, ou détiennent un permis étranger non valide en France.
- 4 % sont empêchés pour des raisons d’incapacité permanente.
- Et 37 % des conducteurs titulaires du permis renoncent à conduire toujours ou souvent dans au moins une des 25 situations testées.
Résultat : « Pour un adulte sur deux, la voiture n’est pas une solution qui répond à tous les besoins de mobilité ».
Coût, accessibilité, logistique : les trois angles morts de l’industrie automobile
Comment expliquer ce divorce progressif entre les Français et la voiture ? D’abord par une incompatibilité économique. Parmi les titulaires du permis, 13 % déclarent avoir renoncé à conduire au moins une fois dans l’année pour cause de coûts de déplacement trop élevés, 8 % pour cause de panne, 6 % faute d’assurance à jour, 5 % en raison d’un permis expiré
Ensuite, l’accessibilité d’usage pose problème : 24 % des conducteurs ont renoncé à conduire en cas de météo extrême, 20 % par fatigue, 17 % faute de voiture disponible. Sans compter les contraintes familiales : l’absence de siège auto, la nécessité de gérer des passagers pouvant déconcentrer ou tout simplement un véhicule utilisé par un autre membre du foyer.
Enfin, les logiques industrielles de conception des véhicules ne semblent pas répondre à cette diversité de contraintes. L’offre reste centrée sur des produits standardisés, techniques, parfois inadaptés aux publics vulnérables ou précaires. L’ergonomie, la simplicité d’usage, la modularité des usages restent des préoccupations secondaires pour les constructeurs.
Un désalignement marketing majeur : les jeunes renoncent de plus en plus à la voiture
Ce que révèle cette enquête, c’est aussi l’incapacité de l’industrie automobile à anticiper ou accompagner ces mutations d’usage. Les messages marketing continuent de valoriser la performance, la puissance, ou le prestige, alors même que des millions de consommateurs recherchent autre chose : sécurité, économie, adaptabilité, facilité de stationnement.
Les jeunes adultes en sont l’illustration : dans la tranche 18-24 ans, seuls 13 % ne renoncent jamais à conduire. Ils sont 42 % à y renoncer au moins occasionnellement. En cause ? Une expérience limitée de la conduite, mais surtout des ressources financières trop faibles pour assumer les charges liées à un véhicule personnel. Ce public-là, pourtant au cœur des campagnes d’achat de première voiture, semble avoir déserté la cible. Et l’industrie automobile tarde à le reconquérir.
Consommation empêchée, pouvoir d’achat amputé
Au-delà des renoncements, c’est un pan entier de la consommation qui s’évapore. La voiture n’est plus le catalyseur d’achat qu’elle fut. Un frein à la mobilité devient un frein à la dépense : 21 % des Français déclarent avoir renoncé à effectuer des démarches administratives, 22 % à réaliser des examens médicaux, 28 % à pratiquer un loisir, et 32 % à rendre visite à des proches. Ce manque d’accessibilité automobile engendre donc une baisse de la consommation globale. Une dynamique que les politiques de relance économique oublient souvent de prendre en compte.
L’étude Crédoc-Forum Vies Mobiles agit comme un révélateur. Elle montre que la voiture, dans sa configuration actuelle, est un produit de moins en moins adapté aux contraintes du quotidien de millions de Français. Alors que les modèles se sophistiquent, qu’ils deviennent plus chers, plus lourds, plus complexes, les usages, eux, se restreignent.






