Renault détient 17,5 % du marché automobile français. Peugeot, 13,5 %. Pourtant, lorsqu’un acheteur interroge ChatGPT, Gemini ou Perplexity sur la voiture à acheter, ces deux constructeurs disparaissent presque totalement des réponses. Le baromètre publié par la plateforme GetMint et L’argus mesure pour la première fois la visibilité des marques automobiles dans les intelligences artificielles conversationnelles. Le constat est sans appel : les leaders commerciaux français sont absents de la prescription algorithmique.
Toyota et les coréens trustent les recommandations
L’étude a analysé 14 888 requêtes d’intention d’achat réparties sur sept catégories (électrique, hybride, citadine, performance, autonomie, technologie, rapport qualité-prix). Sur le segment qualité-prix, Toyota capte 10,8 % des mentions, soit 4,1 points de plus que sa part de marché réelle de 6,7 %. Kia réalise une surperformance encore plus spectaculaire : 9,1 % de visibilité IA pour 2,1 % de parts de marché, soit un écart de 7 points. Hyundai affiche un différentiel de 5,3 points.
Renault, premier constructeur en France, ne récolte que 8,5 % des mentions sur ce même segment, soit 9 points de moins que sa part de marché. Peugeot subit un décrochage comparable : 6,4 % de visibilité IA contre 13,5 % de parts de marché réelles, un déficit de 7,1 points. Autrement dit, les deux champions français sont invisibles là où leurs acheteurs naturels cherchent désormais conseil.
Tesla écrase l’électrique, les Français peinent à exister
Sur le segment 100 % électrique, Tesla s’impose avec 11,2 % de visibilité IA, alors que la marque américaine ne représente que 1,6 % du marché français. L’écart atteint même 11 points sur la catégorie autonomie supérieure à 500 km. Les algorithmes associent spontanément Tesla à l’innovation technologique et à la performance électrique, indépendamment des volumes de vente.
Renault et Peugeot n’apparaissent que dans une seule catégorie : les citadines électriques ou hybrides. Renault y figure grâce à la R5 E-Tech, Peugeot avec l’e-208. Partout ailleurs, ils sont absents. Le décrochage est d’autant plus préoccupant que les intentions de recherche sur l’électrique augmentent rapidement, et que les acheteurs consultent de plus en plus les IA avant de se rendre en concession.
Les Chinois invisibles, malgré leur percée commerciale
Autre enseignement du baromètre : aucune marque chinoise n’apparaît dans les classements. Ni BYD, ni Leapmotor, ni MG ne figurent parmi les recommandations générées par les trois modèles d’IA testés. Le constat surprend, car ces constructeurs affichent une croissance commerciale soutenue en France et en Europe. Leur absence révèle que les algorithmes ne se basent pas sur les volumes de vente, mais sur ce qui est publié et repris par des sources jugées fiables.
Les IA s’informent majoritairement auprès des médias réputés et spécialisés. Elles agrègent des contenus éditoriaux, des tests, des comparatifs, des analyses. Une marque peut vendre beaucoup sans générer de capital éditorial. À l’inverse, un modèle iconique peut concentrer une densité éditoriale exceptionnelle : Fiat, avec 1,2 % de parts de marché, atteint 9,9 % de visibilité IA sur les citadines grâce à la 500e électrique.
Un risque commercial tangible pour les constructeurs français
Le problème, c’est que la consultation des IA avant achat devient un réflexe pour une part croissante des consommateurs. Les moteurs de recherche traditionnels cèdent du terrain aux interfaces conversationnelles. Être absent de ces réponses revient à perdre une bataille commerciale avant même qu’elle ne commence. Renault et Peugeot dominent les ventes en France grâce à leur réseau de distribution, leur ancrage historique, leurs gammes adaptées. Mais si un acheteur demande conseil à une IA, il recevra des recommandations orientées vers Toyota, Kia ou Hyundai.
L’étude révèle un décalage structurel entre puissance commerciale et visibilité algorithmique. Les constructeurs français n’ont pas encore compris que la bataille de la prescription s’est déplacée. Il ne suffit plus de vendre, il faut être cité, commenté, analysé par des sources que les algorithmes considèrent comme fiables. Les marques coréennes et japonaises bénéficient d’un capital éditorial mondial qui irrigue durablement les réponses des IA, bien au-delà de leur poids commercial en France.
Repenser la communication à l’ère du search génératif
Pour Joan Burkovic, dirigeant de GetMint, le constat ouvre un sujet de fond sur la manière dont les constructeurs vont devoir repenser leur communication. Le référencement naturel classique (SEO) ne suffit plus. Il faut désormais optimiser sa visibilité dans les réponses générées par l’IA, ce que les spécialistes appellent le GEO (Generative Engine Optimization).
Cela suppose de produire des contenus qui nourrissent les sources consultées par les algorithmes : tests approfondis, comparatifs détaillés, analyses techniques. Cela implique aussi de travailler avec les médias spécialisés pour générer de la couverture éditoriale de qualité. Les IA ne recommandent pas les marques qui dépensent le plus en publicité, mais celles dont on parle le mieux dans les bonnes sources.
Reste que les constructeurs français accusent un retard considérable. Ils ont misé sur les volumes de production, les économies d’échelle, les alliances industrielles. Ils n’ont pas anticipé que la bataille de la prescription se jouerait sur un autre terrain : celui de la visibilité éditoriale dans les systèmes d’intelligence artificielle. Le risque est tangible : perdre progressivement des parts de marché au profit de concurrents qui maîtrisent mieux ce nouveau canal de prescription. Le marché IA ne ressemble pas au marché réel. Et c’est précisément le problème.