À l’heure où la transition énergétique du secteur automobile s’accélère, le Conseil d’analyse économique (CAE) publie une note percutante intitulée « Véhicule électrique : ne pas rater l’occasion ». Ce document dévoile les freins structurels et les leviers sous-exploités de l’électrification du parc, en soulignant un point souvent négligé : l’importance décisive du marché de l’occasion et des usages réels dans la réduction des émissions.
Automobile : un parc vieillissant et un marché d’occasion prépondérant
Le transport représente un tiers des émissions de gaz à effet de serre en France, et reste le seul secteur dont les émissions n’ont pas diminué depuis trois décennies. Pourtant, l’effort s’est jusqu’ici concentré sur l’électrification des ventes de véhicules neufs, sans considérer pleinement la réalité du parc existant.
Or, la note du CAE rappelle que 75 % des acheteurs de voitures se tournent vers le marché de l’occasion. Ce dernier absorbe entre cinq et six millions de véhicules chaque année, contre deux millions d’immatriculations neuves. Résultat : un renouvellement lent du parc, dont l’âge moyen atteint désormais près de 11 ans. Ce constat structurel limite mécaniquement l’effet à court terme des politiques de subvention à l’achat de véhicules neufs électriques.
Contrairement à une idée reçue, accélérer le remplacement des véhicules thermiques par des modèles électriques ne permet pas nécessairement de réduire les émissions. La revente d’un véhicule diesel, par exemple, prolonge son cycle d’émissions : selon les simulations du CAE, un tel véhicule continue d’émettre en moyenne 60 % de ses émissions totales après sa première vie. Dès lors, c’est le choix du véhicule au moment de l’achat initial, et non la rapidité du renouvellement, qui devient stratégique pour la transition.
Réchauffement climatique : il faut réduire les distances parcourues
La note souligne un autre levier souvent sous-estimé : la réduction immédiate du kilométrage parcouru. Un abaissement de 10 % des distances annuelles pourrait, à court terme, produire un effet climatique équivalent à une électrification rapide des ventes de véhicules neufs. À moyen terme, l’ajustement entre véhicule et profil d’usage s’avère tout aussi crucial. En effet, un petit rouleur reste statistiquement le meilleur propriétaire d’un véhicule aux émissions élevées, puisqu’un transfert sur le marché de l’occasion augmente souvent les émissions globales.
Les flottes d’entreprise, maillon faible de la transition énergétique dans les transports
Les flottes représentent plus de la moitié des immatriculations de véhicules neufs. Toutefois, seules les petites flottes (moins de 10 véhicules) affichent une intention d’achat de VE comparable à celle des ménages. Les grandes flottes (>10 véhicules), pourtant soumises aux obligations de la loi Climat et résilience (20 % de véhicules électriques en 2024, 40 % en 2027), restent très en retrait.
Le CAE y voit un frein majeur à la constitution d’un marché d’occasion électrique dynamique, dans la mesure où ces flottes alimentent ce marché en seconde main. Le retard constaté pourrait relever de frictions internes ou de freins budgétaires, davantage que d’un manque d’adéquation technique.
Des pistes de réformes structurelles
Pour corriger ces déséquilibres, la note propose huit recommandations articulées autour de trois axes : l’achat, l’usage et l’information.
Parmi les mesures phares :
- Remplacer les aides à l’achat par une subvention étalée dans le temps, afin de stabiliser la valeur des véhicules d’occasion électriques.
- Créer un plan d’épargne verte, avec un rendement bonifié, destiné à financer un futur achat de VE ou l’installation de bornes.
- Systématiser l’analyse des besoins en concession et accorder des primes aux vendeurs favorisant les VE.
- Faire de l’assurance au kilomètre le standard par défaut, afin de valoriser les comportements sobres.
- Suivre par télémétrie les usages des flottes, pour mieux adapter la réglementation aux pratiques concrètes.
- Mieux prendre en compte les faibles rouleurs dans les politiques publiques, notamment en ce qui concerne les zones à faibles émissions.
Le CAE appelle à une approche coordonnée, ciblée et progressive, insistant sur l’urgence d’agir à court terme sans attendre les effets différés du verdissement du parc neuf. Cette stratégie pourrait mobiliser plusieurs milliards d’euros d’épargne privée, tout en réduisant la facture budgétaire des aides publiques. La réussite de la transition vers le véhicule électrique ne dépend pas uniquement du taux de pénétration des VE dans les ventes. Elle repose sur un ajustement global du système : une meilleure allocation des véhicules, des incitations réformées, des usages adaptés.






